Première nuit au barrage avec Louis MARQUET Avril 1948
C'est Nathalie, la petite fille de Louis MARQUET et son frère Patrick, petit fils de Louis MARQUET , tous les deux amis d'enfance, qui sont pour moi comme frère et soeur, qui m'ont fait parvenir ce témoignage.....dommage que l'auteur n'ait pas signé......
En souvenir de Nathalie .........
Première nuit au barrage avec Louis MARQUET
AVRIL 1948
Louis Marquet
C'est presque vers 10 heures de ce dimanche 18 Avril I948 que le gars Louis MARQUET vint me voir pour me dire qu'il se rappelait m'avoir invité à une journée de pêche au barrage. Je fus agréablement surpris car depuis mon arrivée en ce beau pays d'Anjou, et surtout dans mon coin que je pourrais qualifier de plus beau (du moins a mes yeux) j'avais déjà appris la culture des champignons et l'extraction du tuffeau et il me restait comme désir passer une journée a la pèche au barrage avec les as, ceux qui ont 1a grande licence,ceux qui sont voués aux « Gémonies »par les plus petits pécheurs ceux du bas de l'échelle qui pèchent au coup,car les « Ténors » montés plus haut ont le droit de se se
Avec ce filet ils raflent une grande partie du poisson et ils créent naturellement des inimitiés des petits pêcheurs qui ne savent pas que .payant une grosse somme à l'état, ils ont le droit de « senner », dès l'instant que les mailles de leur filet sont réglementaires.
Mais ces AS ont une réputation détestable, ils seraient braconniers, parait-il, du moins c'est ce que tout le monde dit, mais derrière eux, enfin …………passons.
Quant a Louis MARQUET, ça je puis le certifier, il l'est et c'est peut-être pour cela et la franchise avec laquelle il I'avoue, qu'il me plaît et qu'il a mon estime.
Nous prenons rendez-vous pour le lendemain lundi a 12h30 à
Lundi 19 avril1948. A 12 heures tout est prêt, panier copieusement garni de victuailles de toutes sortes je tiens à laisser un bon souvenir a mes hôtes, pastis, vin, gnole etc. Je pars avec ma voiture, trouve mon gars a l'heure exacte et nous partons pour Gennes ou MARQUET va se procurer du beurre dans une ferme, puis nous faisons provision de pâté chez la charcutier et après un dernier arrêt au Thoureil chez Mr RIPOCHE, nous filons au barrage où nous arrivons à 13h00.
Ce barrage est situé a environ 500 mètres avant d'arriver à ……….en allant sur Angers et sur la rive gauche de la LOIRE. Nous rangeons la voiture à l'abri du soleil. Il nous a fallu faire du tout terrain pour venir jusqu'ici, roulant a travers les prés car il n'y a même pas un sentier. Le bateau, la barque plutôt est accostée au bas du talus côté bord de la Loire. Nous chargeons nos colis et nous embarquons : Il est I3h30.
Pour ne pas perdre de temps, Louis MARQUET commence le premier travail, qui consiste à laisser retomber le filet au
Puis nous abordons au bateau principal, et nous embarquons nos denrées diverses et MARQUET me reprend pour continuer et terminer le travail.
Le BARRAGE : I1 se compose d'un filet de 100 mètres soutenu verticalement par des
En amont de chaque
Aux deux tiers; vers le haut, et les reliant ensemble court un câble en acier appelé filin. Le bas de la
Un filet à larges mailles est tenu par le haut sur ce câble, le long des
Des piquets fichés en aval et dirigés en avant soutiennent le barrage au cas ou le vent soufflerait d'aval en amont. Notre ami MARQUET procède au 2ème travail, à savoir : de reprendre le 2ème filin d'acier qui est fixé à la base du filet, et dans la fente de la
Beau travail de patience et d'habileté puisqu'il est exécuté au
Le filet en place, il est procédé au travail du carlet. Ce carlet est un filet rectangulaire qui est amarré au côté du bateau (côté pêchant) , il est descendu au fond de l'eau. Ses dimensions sont d'environ
Du fond du carlet part de tous les points une trentaine de ficelles très fines qui sont reliées au sommet en une seule tresse. Une autre ficelle fine est fixée au sommet de cette tresse et l'autre bout entre dans le bateau, dans la cabine de pêche. Ce fil a une importance capital, c'est lui qui transmet à celui qui le tient les frôlements du poisson navigant dans le carlet, et qui ne peut faire autrement que de toucher une des 30 ficelles qui l'équipent. Il doit donc être tenu tendu, sans arrêt, pendant tout le temps de la pêche, jour et nuit, par le pêcheur de quart, sauf au moment ou on remonte le carlet pour le nettoyer des algues, branches et autres herbes qui sont venues s'y loger, et qui donnent parfois l'illusion, même aux pêcheurs les plus avertis, qu'une pièce a frôlé une antenne.
Ce tantôt les herbes passent nombreuses ou nous sommes, elles viennent, parait-il, du Thouet et de
Un contrepoids très lourd, formé d'une caisse, dans laquelle se trouve du sable, fonte, ferraille, etc. est hissé en haut d'un mât de misaine à l'aide d'un treuil et d'un filin d'acier, il est déclanché par une corde qui est tenue avec la ficelle antenne du carlet.
Ce mât est fixé à la plage avant du bateau. Dès qu'un poisson (Alose, Saumon ou Lamproie) essaie de passer en suivant le grand filet qui barre
A 14h, MARQUET, ayant terminé son travail de préparation, me donne à tenir les ficelles pendant qu'il nettoie la carrée. Il me les reprend une demi heure plus tard. Pendant cette demi heure, j'ai ressenti des sensations neuves. La ficelle de l'antenne se tendait sous l'action du courant ou du vent, puis elle se relâchait et se retendait. J'ai eu la forte impression, à ces moments là, que tout pêcheur doit avoir en croyant qu'IL EST LA !
Il est 16h40, le deuxième pêcheur arrive, il est grand, jeune et mince, il a 38 ans, est fort sympathique et nous faisons rapidement connaissance. Il se nomme Armand LE CORRE.
Il déplace le bateau pour le rapprocher.
LE BATEAU : il a environ
En dessous, la bonbonne en grès, réserve à vin. Derrière, un poêle et derrière celui-ci, un grand placard avec tout le matériel de cuisine, admirablement propre et complet. N'oublions pas que les pêcheurs sont d'anciens mariniers, pour les vieux du moins, et sont très bons cuisiniers qui excellent dans la soupe aux poissons.
Côté bâbord, des étagères, une table, des chaises, un groupe moteur que nos amis fixent à l'arrière du bateau lorsqu'ils veulent se déplacer.
Une fenêtre fait face à celle de tribord. Un coffre servant de siège et au mur (en bois) des cordages et vêtements pliés.
La deuxième pièce, située à l'arrière, est composée de nos couchettes en deux étages, deux à droite, deux à gauche. Elles sont largement garnies de couvertures, paillasses, matelas et couettes. Le couloir qui va de l'avant à l'arrière les sépare. Deux seulement peuvent servir, une en bas, l'autre en face en haut ; les deux autres servent de dépôt de matériel. Cette pièce, comme la première, n'a qu'une porte donnant sur l'extérieur et fermant au verrou à l'intérieur, tandis que celle de l'avant est fermée par une serrure et une clef.
Deux grandes barques de
Il est 16h40, comme je le disais plus haut, arrive LE CORRE qui rapproche le bateau du grand filet. Travail assez important qui consiste à enlever les quatre perches qui le soutiennent et relever le carlet puis remettre le tout en place quand c'est réglé. On en profite pour nettoyer le carlet.
Un garde pêche vient sur la rive. Pourquoi ? LE CORRE va voir. Il revient à 17h50 en nettoyant le grand filet, je crois comprendre que les gardes aussi aiment le poisson….
A 18h15 nous prenons un pastis, bien frais et LE CORRE prend le quart pendant que MARQUET fait des frites, puis ayant terminé sa corvée, il remplace LE CORRE aux ficelles pendant que celui-ci met la table et que je fais cuire les biftecks sur le gril, ce qui est dans mes possibilités. Voici le menu :
Apéritif : Pastis
Hors d'œuvre : Pâté de Campagne
Rôti : Biftecks aux pommes frites
Salade, fromage
Dessert : gâteaux frais et sablés chocolat
Vin de St Remy
Liqueurs : Impérial Brandy …………cigarettes
MARQUET mange de la main gauche et tient les ficelles de la droite, LE CORRE lave la vaisselle et fait revenir de la viande de ragoût pour qu'elle ne se perde pas, malade de l'estomac, il va se coucher à 20h30 dans la couchette du haut.
Je prends le quart à la même heure pour que MARQUET puisse se détendre, très peu d'ailleurs puisqu'il reprend son poste à 21h, je sens que ce brave Louis voudrait prendre un poisson pour que je voie comment cela se fait, mais la chance n'est pas avec nous et nous sommes toujours bredouilles. Pendant sa veille il me parle de son métier et me fait part de ses observations qui sont justes et pertinentes.
Quand l'épine blanche est fleurie, la lamproie ne vaut plus rien. Actuellement, elle est encore délicieuse (dommage que nous n'en ayons pas pris). Ce poisson dont la bouche est, en temps normal, fendue comme celle d'un autre poisson, la contracte et elle devient ronde comme celle d'une sangsue, alors qu'elle est en colère ou qu'elle chasse (voir Larousse) elle suit les bancs d'Aloses ou de Saumons pour attaquer les retardataires et leur sucer le sang.
Le temps passe et le courant fait un grand bruit sous nos pieds. Le vent s'est calmé, mais les poissons ne viennent toujours pas dans le piège. LE CORRE nous avait dit, avant de se coucher, qu'il devait y avoir eu des chutes de grêle en aval, cela aurait refroidit les eaux et empêché les poissons de remonter, d'où notre bredouille que je n'espère que provisoire à cette heure ci……21h.
Tout est calme, sauf le bruit du courant. J'écris dans la pièce de pêche cuisine, à la lueur de la lampe à pétrole. LE CORRE dort et MARQUET, stoïque, un mégot au coin de la lèvre, les ficelles en main, continue son quart, à moitié endormi, écroulé contre la cloison.
J'ai mis mon pull-over, suis sorti sur la plage avant et m'y suis étendu. Le premier quartier de la lune rousse est levé et les étoiles scintillent de toute part, dont une de troisième grandeur absolument éblouissante. Le spectacle est splendide. Les haubans, le mât de misaine et le treuil se détachent en noir sur la lumineuse voûte céleste, et font un décor de rêve. Le calme est partout, grandiose, et palpitant à la fois, on se croirait isolé de tout le monde, à des kilomètres de distance. Je n'ai plus la notion de l'heure après ces minutes inoubliables.
Mais le sommeil me gagne et le froid me prend, je rentre dans la cabine et j'écris mes impressions prisent sur le vif. Pendant ce temps, mon pauvre Louis, écrasé de fatigue, s'est écroulé à son poste et ne m'a pas entendu rentrer. Je le réveille et prends sa place, il n'est que 21h45. Il s'allonge à même le sol, à mes pieds, et se rendort.
Toujours le grand silence et le bruit de l'eau passant avec violence sous le bateau. Ce bruit monotone, cette lampe qui brûle les yeux, la fatigue, et ce maudit réveil avec son bruit de métronome, me font prévoir qu'à mon tour je vais avoir du mal à résister au sommeil. En effet, et malgré tous les trucs connus (se mouiller les paupières, éloigner la lampe, le réveil etc.) je ne puis résister plus de trois quart d'heure. MARQUET réveillé reprend une fois de plus sa place, et moi, je vais me coucher et ne tarde pas à m'endormir. Il est 22h30.
En ville, on tient facilement jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, ici, c'est inexplicable, peut être ce très grand calme et notre solitude nous mènent au sommeil beaucoup plus tôt.
Je suis réveillé en sursaut à 23h30, MARQUET vient de tirer sur la ficelle du contrepoids. On a l'impression désagréable que le bateau s'écroule. Je me lève d'un bond et retombe sur mon séant. J'avais oublié que je couchais au rez-de-chaussée et que l'étage au dessus était bas, et ma foi, ma tête a pris contact avec le dessous de la couchette du dessus ; la tête endolorie, je sors du lit mais à plat ventre cette fois, en rampant, c'est mieux réussi.
Me précipitant sur MARQUET, qui fouille le carlet, je lui demande s'il y a quelque chose. Non ! Rien ! il a du rêver………pendant ce temps là LE CORRE qui n'a rien entendu continue ses rêves et sa nuit. Les maux d'estomac n'empêchent pas de dormir……c'est déjà ça !
La lune, plus brillante que jamais, éclaire la rivière, le courant est toujours aussi fort, je vais continuer mon somme.
Mardi 20 avril 1948 : Je viens de passer deux heures pénibles : à 1h50, LE CORRE me passe les ficelles qu'il tient depuis minuit et demie avec une alerte à 1h00 (un morceau de bois) je ne m'étais pas levé me rappelant les difficultés pour sortir de la couchette. Je lui avais seulement demandé ce que c'était. La première demi-heure s'était bien passée, mais toujours ce calme, cette lampe, ce réveil m'obligent à lutter conter le sommeil.
Alors que dans la baie de Somme, à la chasse au canard, nous prenions, dans nos huttes des quarts de chacun 2h, et c'était bien pénible, car nous regardions notre mare et avions pour nous distraire les cris des trois canes appelantes et du maillard, et quelquefois la pose d'un voilier de canards ou de sarcelles ou d'autres gibiers, suivi du tonnerre de nos fusils ou de ceux de nos collègues aux environs. Tandis qu'ici, l'horizon est borné à
Ma jambe droite s'engourdit et j'ai une furieuse envie de faire deux fois « pi » , mais la consigne est la consigne et je n'appellerai MARQUET qu'à 4h !
Combien de fois ai-je regardé l'appareil à grignoter les minutes ? ou plutôt les secondes ! il me semblait qu'il y avait un quart d'heure que je l'avais contrôlé alors qu'il n'y avait que deux minutes. J'avais l'impression que ce réveil ne fabriquait que du bruit mais pas de minutes ! je recommande aux personnes qui se plaignent de vieillir vite, d'user de ce procédé, elles verront que dans certains cas les minutes, les seondes, sont longues….longues……..
Et puisque je n'ai rien d'autre à faire, j'en arrive à philosopher ! mes braves compagnons ne volent pas leur argent quand la pêche est bonne, car le métier est dur aujourd'hui et encore plus en hiver où les filets gèlent et ou il faut, debout à la pointe extrême du bateau, casser cette glace et faire tomber à la rivière les herbes qui viennent alourdir leur engin, et cela en s'éclaboussant d'eau glacée pendant près d'une heure avant d'avoir le droit de rentrer se chauffer. Les nuits sont longues et souvent la lune seule les éclaire, c'est très dur.
Je leur souhaite que Saumons, Aloses, Lamproies, remontent
4 heures : enfin avec beaucoup de mal, c'est arrivé ! J'appelle MARQUET qui vient de dormir 3 heures et demi, il se lève aussitôt frais et dispo. Nous sortons sur la plage avant, avant, il remonte le carlet, le nettoie et se prépare à prendre à son tour les 2 heures de quart.
Je bois un verre de vin blanc (j'aurais préféré de l'eau, j'en suis entouré mais…très peu pour moi) la présence de MARQUET a chassé mon sommeil, je fais quelques pas sur la plage avant et constate que le léger brouillard qui s'était levé à 2h s'est sérieusement épaissi.
Je trouve, dans un fond de bouteille, un bon verre de café très léger, je l'envoie rejoindre le vin blanc. Je vais me recoucher, il est 4h30. A 5h, LE CORRE, qui a fait sonner son réveil, se lève et part en s'excusant de ne rien pouvoir me donner, puisque nous sommes bredouilles, mais il m'en enverra par MARQUET.
Il n'est pas trop tard pour essayer de dormir quand même un peu, car à part LE CORRE, MARQUET et moi nous avons dormi au compte goutte et par épisodes. Il est 5h15 et je remet ça pour m'endormir aussitôt et……..à 5h30…….ça y est ! v'la encore la cabane qui s'écroule ! je me roule sur le sol (j'ai trouvé le truc maintenant) et me voilà debout près du gars Louis qui tire triomphalement des plis du carlet une belle alose de 2k400. Allons ! je ne partirai pas bredouille !
Je ne sens plus le sommeil et prends à mon tour les ficelles(on ne sait jamais) pendant que Louis casse une bonne croûte, puis je lui succède et nous liquidons les restes du pâte, du vin et …..de la gnole !
Mais ce sera fini et nous ne reprendrons plus rien, pendant que MARQUET nettoie ses filets et le bateau, je note mes dernières impressions de cette si belle et si intéressante première journée et nuit de pêche.
J'y reviendrai un an plus tard et prendrai une alose de 2k900 et les photos qui illustre ces impressions ce même jour de 1949.
MARQUET a commencé à nettoyer ses filets, relevé les fourchettes et termine ce long et pénible travail à 9h30.
Nous rentrons chez moi, à Trêves, et Louis MARQUET déjeune avec moi. Nous faisons honneur à sa prise et dégustons une tranche d'alose grillée ; véritable régal suivi d'autres bonnes choses …..bien entendu.
Ainsi s'est terminé ma première pêche au barrage ce mardi 20 avril 1948.

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